L’île Maurice a un problème énergétique structurel — et elle le sait. Petite île sans pétrole ni gaz naturel, elle importe l’intégralité de ses combustibles fossiles, dont les prix et la disponibilité échappent totalement à son contrôle. Sa dépendance au fioul lourd pour produire l’électricité, illustrée par la centrale de Fort William à Port-Louis, représente à la fois un coût économique considérable et une vulnérabilité stratégique. En 2026, les énergies fossiles représentent encore environ 80 % du mix énergétique national. Et pourtant, l’île s’est fixé l’un des objectifs de transition les plus ambitieux d’Afrique : atteindre 60 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030.
Le chemin entre ces deux chiffres — 80 % de fossiles aujourd’hui, 60 % de renouvelables dans quatre ans — est considérable. Ce guide explore ce que Maurice fait concrètement pour le parcourir, ce qui fonctionne, ce qui bloque, et ce que ça signifie pour les résidents et les investisseurs.
L’état des lieux : une île encore très dépendante des fossiles
Le mix électrique mauricien repose aujourd’hui principalement sur le fioul lourd et le charbon, complétés par la bagasse (résidu de la canne à sucre brûlé dans les sucreries). Les énergies renouvelables — solaire, éolien, hydroélectricité — représentent encore moins de 25 % de la production électrique nationale malgré des investissements croissants.
Cette dépendance a plusieurs conséquences directes pour les habitants. Les tarifs d’électricité sont élevés comparés aux standards régionaux — et volatils, car liés aux cours mondiaux du pétrole. Les coupures de courant, rares mais existantes, sont liées à la fragilité d’un réseau centralisé et peu diversifié. Et les émissions de gaz à effet de serre du secteur électrique pèsent sur les engagements climatiques internationaux de l’île.
Selon Statistics Mauritius, la part des renouvelables dans le mix a même reculé certaines années récentes — un constat qui inquiète les observateurs sur la faisabilité des objectifs 2030 dans les délais annoncés.
La Renewable Energy Roadmap 2030 : les objectifs officiels
La feuille de route officielle, portée par le Central Electricity Board (CEB) et la Mauritius Renewable Energy Agency (MARENA), fixe plusieurs objectifs à l’horizon 2030 :
Porter la part des énergies renouvelables à 60 % du mix électrique, contre moins de 25 % aujourd’hui. Réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % par rapport au niveau de référence. Éliminer progressivement le charbon de la production électrique d’ici 2030. Réaliser des gains d’efficacité énergétique de 10 %. Mettre en œuvre une économie circulaire avec une réduction de 70 % des déchets mis en décharge.
L’investissement total prévu pour atteindre ces objectifs est estimé à 1,35 milliard de dollars d’ici 2030 — un montant très élevé rapporté à la taille de l’île.
Le budget 2025-2026 a annoncé 30 milliards de roupies mauriciennes (environ 600 millions d’euros) d’investissements dans les énergies renouvelables sur trois ans. Khalil Elahee, président du board de MARENA, qualifie ce moment de « veille d’une révolution énergétique », en conditionnant toutefois le succès à la levée des obstacles administratifs et réglementaires qui ont jusqu’ici ralenti les projets.
L’énergie solaire : la technologie qui avance le plus vite
Le solaire est le pilier central de la stratégie de transition mauricienne — et c’est là que les résultats sont les plus tangibles.
Les grands projets au sol
Plus de 120 MW de capacités solaires et éoliennes ont été installés ces dernières années. Une réserve de projets solaires couplés à des systèmes de stockage par batteries (BESS — Battery Energy Storage Systems) totalisant 376,8 MW est en cours de développement, pour un investissement de 625 millions de dollars.
Le parc solaire flottant de Tamarind Falls — panneaux installés à la surface du réservoir hydraulique — est une réalisation notable : cette technique préserve les terres agricoles tout en produisant de l’électricité. Le parc solaire d’Henrietta, initialement 2 MW, a été étendu à 10 MW. La ferme solaire d’Alteo Energy à Beau-Champ (38 016 panneaux photovoltaïques sur 14 hectares) exporte 16 GWh par an au CEB.
Trois nouveaux parcs solaires de 10 MW chacun sont en cours d’appel d’offres.
Le solaire résidentiel et commercial
C’est l’autre grand axe — démocratiser l’accès au solaire pour les particuliers et les entreprises. Le gouvernement mauricien a mis en place des incitations fiscales pour encourager les installations photovoltaïques sur les toits résidentiels et commerciaux.
Pour les ménages, des subventions sont disponibles. 1 000 panneaux solaires ont été installés pour des ménages à faible revenu. Une capacité de 25 MW a été ouverte pour le solaire sur les toits résidentiels et commerciaux. Le programme MSDG (Medium Scale Distributed Generation) cible les entreprises commerciales et industrielles pour des installations de 10 MW.
Pour les résidents et expatriés propriétaires à Maurice, l’installation de panneaux solaires est possible et bénéficie d’incitations. Les installateurs locaux annoncent des réductions de factures électriques allant jusqu’à 70 % selon l’exposition et la consommation. Le retour sur investissement est estimé entre 5 et 8 ans.
L’éolien : potentiel immense, déploiement encore limité
L’éolien terrestre
L’île Maurice dispose d’un potentiel éolien significatif, particulièrement sur les hauteurs du plateau central et dans certaines zones côtières. Les plantations de canne à sucre abandonnées — victimes de la baisse des cours du sucre — offrent de grandes étendues utilisables pour des éoliennes terrestres. Les sucriers voient dans la production d’électricité via la bagasse et l’éolien une opportunité de diversification de leurs revenus.
Un appel d’offres pour un parc éolien de 10 à 30 MW a été lancé par le CEB. Des éoliennes existantes fonctionnent déjà dans certaines zones intérieures.
L’éolien offshore : l’ambition du long terme
C’est le projet le plus ambitieux — et le plus lointain. Maurice a lancé une étude de faisabilité pour le déploiement d’éoliennes offshore dans sa zone économique exclusive (ZEE), qui s’étend sur 2,3 millions de km² — l’un des plus grands plateaux continentaux du monde, selon le ministre de l’Énergie. L’objectif est de déployer 50 MW d’éolien offshore d’ici 2026-2030.
Le potentiel est réel — les vents alizés soufflent de façon régulière et prévisible autour de l’île — mais les défis techniques et financiers de l’éolien offshore dans un pays insulaire en développement sont considérables.
La biomasse : la bagasse comme combustible de transition
La bagasse — résidu fibreux de la canne à sucre après extraction du jus — est utilisée depuis des décennies dans les sucreries mauriciennes comme combustible pour l’autosuffisance énergétique. Les sucreries exportent leur surplus d’électricité au CEB. C’est une forme d’énergie renouvelable locale, mais sa contribution est limitée par la saison de récolte (juillet-novembre) et la superficie des plantations, qui diminue depuis des années.
Le budget 2025-2026 cite la biomasse, aux côtés du solaire, comme un des piliers de la stratégie de transition. Un cadre biomasse pour la production d’électricité est en cours d’élaboration.
Le stockage : le défi technique central
Toute transition vers les énergies renouvelables intermittentes (solaire, éolien) nécessite des solutions de stockage pour garantir la stabilité du réseau quand le soleil ne brille pas ou que le vent ne souffle pas. C’est le défi technique central de la transition mauricienne.
Le CEB a mis en service 14 MW de stockage par batteries (BESS) pour stabiliser le réseau. Les 376,8 MW de projets solaires en développement sont tous couplés à des systèmes BESS — une approche moderne qui intègre le stockage dès la conception des projets.
L’investissement dans le stockage est une condition sine qua non de l’atteinte des objectifs 2030. Sans lui, une part trop importante de renouvelables déstabiliserait un réseau conçu pour des sources d’énergie pilotables (fioul, charbon).
Ce qui bloque : les obstacles à la transition
L’ambition est réelle — les obstacles aussi. Plusieurs facteurs ralentissent la transition mauricienne.
Les délais administratifs et réglementaires sont cités par les professionnels du secteur comme le premier frein. Des projets d’énergie renouvelable bien financés restent bloqués pendant des années faute d’autorisations, de raccordement au réseau ou de clarté réglementaire.
La disponibilité du foncier pose problème sur une île aussi densément peuplée. Les meilleures zones d’ensoleillement et de vent sont souvent des terres agricoles ou des zones protégées. Le solaire flottant sur les réservoirs et le solaire sur les toits sont des réponses partielles à cette contrainte.
La modernisation du réseau électrique est indispensable mais coûteuse. Un réseau conçu pour des centrales thermiques centralisées ne peut pas absorber simplement une grande proportion d’énergies renouvelables décentralisées sans investissements significatifs dans les infrastructures de distribution et de gestion.
Le financement — malgré les annonces, mobiliser 1,35 milliard de dollars pour une petite île reste un défi. Les obligations vertes (green bonds) et les financements climatiques internationaux (fonds verts pour le climat, Banque mondiale, AFD) sont sollicités.
Ce que ça change pour les résidents et expatriés
La facture électrique
La transition vers les renouvelables devrait, à terme, réduire la dépendance aux importations de combustibles fossiles et stabiliser les tarifs électriques. Mais à court terme, les investissements nécessaires maintiennent une pression sur les coûts. Les tarifs d’électricité à Maurice restent élevés par rapport aux pays où l’hydroélectricité ou le nucléaire dominent.
Les panneaux solaires pour les propriétaires
Pour un expatrié ou un retraité propriétaire d’une villa à Maurice, l’installation de panneaux solaires est une décision économiquement rationnelle — et de plus en plus accessible grâce aux incitations fiscales et aux installateurs locaux compétents. La combinaison d’un ensoleillement exceptionnel (Maurice reçoit plus de 2 500 heures de soleil par an) et de tarifs électriques élevés rend le retour sur investissement favorable.
La centrale de Fort William
Pour les résidents de Port-Louis et ses environs, la transition énergétique est aussi une question de santé publique — la centrale au fioul lourd de Fort William est la principale source de pollution atmosphérique de la capitale. Son remplacement ou sa conversion fait partie des objectifs implicites de la feuille de route 2030, même si aucune date précise n’est annoncée pour sa fermeture.
Le regard critique : les objectifs 2030 sont-ils atteignables ?
C’est la question que posent les experts mauriciens eux-mêmes. La réponse honnête est : probablement pas dans les délais annoncés, mais la direction est bonne.
Passer de moins de 25 % à 60 % de renouvelables en quatre ans impliquerait un rythme d’installation et de déploiement sans précédent pour l’île. Des ingénieurs en environnement cités dans la presse mauricienne indiquent que l’objectif est « ambitieux mais nécessitera un engagement plus fort et une accélération des efforts ». Statistics Mauritius a même enregistré un recul de la part des renouvelables certaines années récentes — signe que les obstacles sont réels.
Ce qui est moins contestable, c’est le mouvement de fond : les investissements accélèrent, les projets avancent, la prise de conscience politique est là. Une île qui dépend à 80 % des importations d’énergie fossile a des raisons structurelles très fortes de vouloir changer — au-delà des engagements climatiques, c’est une question de souveraineté et de stabilité économique.
FAQ
Quel est l’objectif de Maurice pour les énergies renouvelables en 2030 ?
Maurice vise 60 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030, contre moins de 25 % aujourd’hui. La feuille de route prévoit également une réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre et l’élimination progressive du charbon d’ici 2030.
Quelle est la principale source d’énergie renouvelable à Maurice ?
Le solaire photovoltaïque est la technologie qui progresse le plus vite. La biomasse (bagasse de canne à sucre) contribue également, ainsi que l’hydroélectricité et l’éolien terrestre. L’éolien offshore est en phase d’étude pour un déploiement après 2026.
Peut-on installer des panneaux solaires sur une villa à Maurice ?
Oui. Le gouvernement a mis en place des incitations fiscales pour les installations photovoltaïques résidentielles et commerciales. Avec plus de 2 500 heures d’ensoleillement annuel et des tarifs électriques élevés, le retour sur investissement est estimé entre 5 et 8 ans selon l’installation.
Pourquoi Maurice est-elle encore aussi dépendante des énergies fossiles ?
L’île importe la totalité de ses combustibles fossiles. La transition nécessite des investissements massifs dans les infrastructures de production renouvelable et de stockage, ainsi que la modernisation du réseau électrique. Les délais administratifs et la disponibilité du foncier ralentissent également le déploiement.
La transition énergétique aura-t-elle un impact sur la pollution à Port-Louis ?
Oui, à terme. La centrale thermique de Fort William, principale source de pollution atmosphérique de la capitale, fonctionnerait progressivement moins en cas de montée en puissance des renouvelables. C’est l’un des bénéfices attendus de la transition pour la qualité de l’air à Port-Louis.