Avant d’être une destination touristique, avant d’être une place financière internationale, avant d’être une démocratie multiculturelle de l’océan Indien, l’île Maurice était déserte. Aucune population indigène, aucune civilisation préexistante — juste une île volcanique couverte de forêts tropicales, peuplée d’oiseaux incapables de voler et arrosée par des sources d’eau douce. Ce vide originel est à la fois la source de toutes ses richesses et de tous ses drames. Quand les Européens arrivent, ils n’entrent pas en contact avec une population locale — ils en créent une, de toutes pièces, à partir de peuples arrachés à d’autres continents. Ce que Maurice est aujourd’hui — son métissage, ses langues, ses religions, son droit, sa cuisine — est directement le produit de trois colonisations successives et des migrations humaines qu’elles ont générées.
Avant les Européens : une île connue mais jamais peuplée
Les premiers à mentionner l’île dans leurs textes sont probablement des navigateurs arabes au Xe siècle. Les noms qu’ils lui donnent — Dina Arobi, Dina Moraze — apparaissent sur certaines cartes anciennes. Des marins malais et swahilis l’auraient également visitée sans s’y installer.
Les Portugais sont les premiers Européens à la repérer — Pedro de Mascarenhas l’aperçoit vers 1507-1512 lors d’un voyage vers l’Inde, et l’archipel des Mascareignes (Maurice, Réunion, Rodrigues) portera son nom pendant des décennies. Mais les Portugais ne s’y installent pas. Ils cherchent des bases sur la route des Indes, et Maurice, sans port naturel évident et loin de leurs axes principaux, ne les intéresse pas suffisamment.
L’île reste donc vide — utilisée parfois comme escale pour se ravitailler en eau douce et en provisions (les dodos, sans prédateurs naturels, sont si confiants qu’on les attrape à la main), mais sans occupation durable. C’est cet état qui prend fin en 1598.
La période hollandaise (1598-1710) : le premier acte
L’arrivée et le baptême
En 1598, une flotte néerlandaise commandée par l’amiral Wybrand Van Warwyck fait escale sur l’île lors d’un voyage vers les Indes orientales. Les Hollandais prennent possession de l’île au nom des Provinces-Unies et la rebaptisent Mauritius en hommage au prince Maurice de Nassau, stathouder des Provinces-Unies. C’est le nom qui, avec quelques variations, restera jusqu’à aujourd’hui.
Les Hollandais comprennent immédiatement l’intérêt stratégique du lieu — escale sur la route des épices, eau douce, bois, provisions. Mais leur première occupation (1638-1658) est difficile : les conditions climatiques sont dures, les cyclones fréquents, la piraterie active dans la région. Ils abandonnent une première fois en 1658.
La deuxième tentative et l’abandon définitif
Ils reviennent en 1664 et tentent une colonisation plus sérieuse. C’est durant cette période que l’ébène noir de Maurice est exploité massivement pour l’exportation en Europe — les forêts primaires sont décimées sur certaines parties de l’île. Des cerfs sont introduits comme gibier de chasse, des sangliers également. La canne à sucre est plantée pour la première fois. Des esclaves sont amenés de Madagascar et d’Afrique pour les travaux agricoles — c’est le début d’un système qui durera deux siècles.
Mais les difficultés s’accumulent. Les essais agricoles échouent, les conflits internes entre colons sont constants, et une invasion de rats dévaste les récoltes. En 1710, les Hollandais abandonnent définitivement l’île — probablement sans regrets.
L’héritage hollandais
Il est indirect mais réel. La canne à sucre qu’ils ont plantée deviendra le moteur économique de tout ce qui suit. Les cerfs qu’ils ont introduits courent encore dans les parcs privés et sur certains domaines. L’ébène noir qu’ils ont exploité a mis des siècles à partiellement se régénérer. Et le dodo — cet oiseau incapable de voler qui vivait paisiblement sur l’île depuis des millénaires — est chassé à l’extinction pendant cette période, probablement sous l’effet combiné de la chasse et des animaux introduits (rats, singes, chats). La dernière observation certaine date de 1662.
La période française (1715-1810) : l’Isle de France
La prise de possession
Cinq ans après le départ des Hollandais, la France prend possession de l’île en 1715. Le capitaine Guillaume Dufresne d’Arsel plante le drapeau français et rebaptise l’île Isle de France — un nom qu’elle portera pendant tout un siècle. L’enjeu est clairement stratégique : dans le contexte des rivalités franco-britanniques pour la domination des mers, l’Isle de France est une pièce maîtresse sur la route des Indes.
La colonisation sérieuse débute en 1721 quand la Compagnie des Indes orientales française prend le contrôle effectif de l’île. Port-Louis est fondé et développé comme port et arsenal naval. Des colons français s’installent, des familles de planteurs créent des domaines agricoles, des esclaves africains et malgaches arrivent en nombre croissant pour travailler dans les champs.
Mahé de Labourdonnais : le bâtisseur
La figure dominante de la période française est Bertrand-François Mahé de Labourdonnais, gouverneur de 1735 à 1746. C’est lui qui transforme Port-Louis en véritable ville — il y fait construire le premier hôtel du gouvernement, des fortifications, un chantier naval, des entrepôts. Il développe les routes, améliore l’agriculture, structure l’administration. Son buste orne encore aujourd’hui la place centrale de Port-Louis qui porte son nom.
Labourdonnais est aussi un stratège militaire : en 1746, lors de la guerre de Succession d’Autriche, il conduit une flotte depuis l’Isle de France et s’empare de Madras, alors possession britannique. C’est l’un des rares succès militaires français majeurs dans l’océan Indien à cette époque.
Pierre Poivre et le jardin botanique de Pamplemousses
Pierre Poivre, intendant de l’Isle de France de 1767 à 1772, laisse un héritage botanique et économique remarquable. C’est lui qui fait aménager le jardin botanique de Pamplemousses — aujourd’hui l’un des plus anciens jardins botaniques de l’hémisphère sud, classé parmi les jardins botaniques les plus remarquables du monde. Il y introduit des centaines d’espèces végétales tropicales de toutes origines, avec l’objectif d’acclimater des plantes économiquement précieuses à Maurice.
Son coup de maître : il réussit à faire voler des plants de giroflier et de muscadier depuis les Moluques (alors monopole jalousement gardé par les Hollandais), brisant le monopole néerlandais sur ces épices. L’Isle de France devient brièvement un centre de production d’épices.
Le sommet de la puissance française : les corsaires
À la fin du XVIIIe siècle, l’Isle de France est à son apogée politique et militaire. Elle est la base des corsaires français dans l’océan Indien — dont le plus célèbre est Robert Surcouf (1773-1827), « le roi des corsaires », dont la statue se dresse encore à Saint-Malo. Depuis Port-Louis, Surcouf et ses contemporains lancent des raids contre les navires marchands britanniques, capturant des dizaines de vaisseaux et perturbant le commerce anglais dans l’océan Indien.
C’est aussi l’époque où Bernardin de Saint-Pierre séjourne à Maurice (1768-1771) et y observe la société coloniale avec un regard critique qui nourrit son œuvre — dont Paul et Virginie (1788), le roman qui fera connaître l’île à toute l’Europe.
L’esclavage sous administration française
L’essor économique de l’Isle de France repose entièrement sur le travail des esclaves. En 1810, à la veille de la conquête britannique, la population totale de l’île est d’environ 80 000 personnes — dont 65 000 esclaves. Ces hommes et femmes, arrachés principalement à Madagascar, au Mozambique, à la côte est africaine et à l’Inde, constituent la main-d’œuvre des plantations de canne à sucre, des chantiers navals et des maisons des colons.
Le Code Noir — le code légal qui régissait l’esclavage dans les colonies françaises depuis 1685 — s’applique théoriquement à l’Isle de France. En pratique, les conditions de vie des esclaves dépendaient largement de chaque plantation. Les documents d’époque attestent d’une brutalité systémique et de résistances régulières — dont les marrons, ces esclaves fugitifs qui se réfugiaient dans les hauteurs de l’île, notamment au Morne Brabant.
La période britannique (1810-1968) : la longue transformation
La Bataille de Grand Port et la capitulation
Les guerres napoléoniennes bouleversent l’équilibre mondial et atteignent l’océan Indien. En 1810, la Royal Navy britannique lance une expédition contre l’Isle de France. En août 1810, la Bataille de Grand Port — seule victoire navale française gravée sur l’Arc de Triomphe à Paris — permet aux Français de repousser une première attaque. Mais c’est un sursis. En décembre 1810, une force britannique bien supérieure débarque et le gouverneur général Decaen capitule après une résistance symbolique.
La capitulation est signée dans des termes inhabituellement généreux pour l’époque. Les Britanniques garantissent aux colons franco-mauriciens la conservation de leurs terres, de leurs lois, de leur religion et de leur langue. C’est une décision politique pragmatique qui aura des conséquences durables.
L’héritage français préservé
L’île est officiellement renommée Mauritius, reprenant son nom hollandais d’origine. Mais sous la surface, l’héritage français est maintenu de façon remarquable. Le premier gouverneur britannique, Robert Farquhar (en poste de 1810 à 1823), joue un rôle décisif dans cette politique de cohabitation. Il apprend le français, respecte les clauses de la capitulation, et s’appuie sur l’élite franco-mauricienne plutôt que de la combattre.
Le droit français civil continue de s’appliquer en matière civile — et il reste la base du droit civil mauricien contemporain, faisant de Maurice l’un des rares pays du Commonwealth à fonctionner sur un système de droit mixte (civil law français + common law britannique). Les toponymes français sont conservés intégralement. La langue française reste dominante dans la vie sociale et économique de l’île.
L’abolition de l’esclavage (1835) et l’engagisme
En 1833, le Parlement britannique vote le Slavery Abolition Act, qui entre en vigueur à Maurice en 1835 avec une période transitoire appelée « apprentissage ». Environ 70 000 esclaves sont libérés. Les planteurs reçoivent une compensation financière substantielle du gouvernement britannique — les anciens esclaves, eux, ne reçoivent rien.
La crise de main-d’œuvre qui suit débouche sur le système de l’engagisme, importé d’Inde dès 1834. Entre 1834 et 1920, près de 500 000 travailleurs indiens transitent par l’Aapravasi Ghat de Port-Louis. C’est la transformation démographique la plus profonde de l’histoire de l’île — et c’est sous administration britannique qu’elle se produit. L’article dédié à l’engagisme sur ce site couvre cette période en détail.
Le développement de l’économie sucrière
Sous administration britannique, la production de canne à sucre s’intensifie et devient le pilier économique absolu de l’île. Les grandes familles franco-mauriciennes qui avaient survécu à la transition conservent leurs domaines et prospèrent. Maurice devient l’un des plus grands producteurs mondiaux de sucre au XIXe siècle.
Ce développement sucrier façonne durablement le paysage — les forêts primaires sont largement défrichées au profit des champs de canne. Il façonne aussi la société — les hiérarchies entre grands planteurs franco-mauriciens, petits planteurs, travailleurs engagés et descendants d’esclaves créoles cristallisent des divisions communautaires qui persistent, sous des formes atténuées, jusqu’à aujourd’hui.
Le chemin vers l’indépendance
Le mouvement vers l’indépendance s’accélère après la Seconde Guerre mondiale. Le suffrage universel est introduit progressivement — les femmes votent pour la première fois en 1948, puis tous les adultes en 1959. Sir Seewoosagur Ramgoolam, médecin d’origine indienne et petit-fils d’engagés, mène le Parti Travailliste Mauricien vers la victoire électorale. Le 12 mars 1968, Maurice devient indépendante au sein du Commonwealth. En 1992, elle devient une République.
L’héritage des trois colonisations dans le Maurice d’aujourd’hui
L’histoire coloniale de Maurice ne s’est pas arrêtée en 1968. Elle est visible partout — dans l’architecture, dans les langues, dans le droit, dans la gastronomie, dans les noms des rues.
L’héritage hollandais est le plus discret — la canne à sucre, les cerfs, et une disparition : le dodo.
L’héritage français est omniprésent et vivant. Le français reste la langue de la presse écrite, de la culture et d’une grande partie de la vie sociale. Le Code Civil napoléonien est la base du droit civil. Les noms de lieux — Port-Louis, Curepipe, Pamplemousses, Mahébourg, Beau-Bassin, Flic en Flac — sont français. Les familles franco-mauriciennes, dont les ancêtres sont arrivés au XVIIIe siècle, restent une élite économique influente. La cuisine créole mauricienne porte l’empreinte française.
L’héritage britannique est dans les institutions. La démocratie parlementaire de Westminster, la Common Law (en matière pénale et commerciale), l’anglais comme langue de l’administration et de l’enseignement, le cricket, la conduite à gauche — tout cela vient de 158 ans de présence britannique.
Ces trois héritages ne se sont pas succédé en s’effaçant mutuellement. Ils se sont superposés, mélangés, et c’est précisément cette superposition qui fait de Maurice ce qu’elle est : une société où un même Mauricien parle créole avec ses voisins, français à la maison, anglais au bureau, tamoul à la prière, et mange un cari au déjeuner avant de regarder le cricket le soir.
FAQ
Qui a colonisé l’île Maurice en premier ?
Les Hollandais ont établi la première colonisation durable en 1638, bien que les Portugais aient repéré l’île vers 1507-1512 sans jamais s’y installer. Les Hollandais ont abandonné l’île en 1710.
Pourquoi l’île s’appelait-elle Isle de France ?
La France a rebaptisé l’île Isle de France en 1715 après le départ des Hollandais, dans le contexte des rivalités franco-britanniques pour le contrôle de la route des Indes. Ce nom est resté jusqu’à la conquête britannique de 1810.
Comment Maurice est-elle passée des Français aux Britanniques ?
En décembre 1810, lors des guerres napoléoniennes, une force britannique supérieure a débarqué et le gouverneur français a capitulé. La capitulation a été signée dans des termes généreux, préservant les droits, les lois, la langue et les terres des colons franco-mauriciens.
Pourquoi le français est-il encore si présent à Maurice si les Britanniques l’ont colonisée pendant 158 ans ?
Les Britanniques, pragmatiques, ont choisi de respecter les droits et les usages des colons franco-mauriciens lors de la capitulation de 1810. Le droit civil français a été maintenu, la langue française a continué d’être utilisée dans la vie sociale et économique, et les familles franco-mauriciennes ont conservé leurs terres et leur influence. 158 ans de présence britannique n’ont pas effacé un héritage français déjà solidement ancré.
Quand l’île Maurice est-elle devenue indépendante ?
Le 12 mars 1968, Maurice a accédé à l’indépendance au sein du Commonwealth, sous la direction de Sir Seewoosagur Ramgoolam. Elle est devenue une République le 12 mars 1992.