Quand les voyageurs aperçoivent pour la première fois une roussette noire planer au-dessus du lagon au crépuscule, la surprise est totale. Ces créatures à l’envergure d’un mètre, avec leur tête de renard et leur vol lent et silencieux, sont l’une des rencontres les plus insolites et les plus marquantes d’un séjour à Maurice. Pourtant, peu de guides de voyage leur consacrent plus de deux lignes. Ce portrait de l’unique mammifère endémique de l’île Maurice vous donne toutes les clés pour comprendre cette espèce fascinante — et pour l’observer dans son milieu naturel.
La roussette noire : portrait du seul mammifère endémique de Maurice
Nom et identité
La chauve-souris de l’île Maurice porte plusieurs noms selon les contextes. Son nom scientifique est Pteropus niger (Kerr, 1792). En français, on l’appelle roussette noire ou roussette de Maurice. En anglais, elle est connue sous le nom de Mauritian flying fox — le « renard volant de Maurice » — en référence à la fourrure rousse de sa tête qui rappelle le museau d’un renard. Localement à Maurice, on l’appelle simplement roussette ou chauve-souris fruitière.
Elle appartient au sous-ordre des mégachiroptères — les plus grandes chauves-souris du monde. C’est le plus grand mammifère endémique terrestre de l’île Maurice.
Morphologie
- Envergure : entre 80 cm et 1 mètre selon les individus
- Longueur du corps : environ 23 cm
- Poids : de 40 à 800 grammes selon la saison et l’individu
- Pelage : corps noirâtre, tête et épaules rousses ou orangées, ce qui lui donne son aspect de « renard »
- Pas de queue — contrairement aux chauves-souris insectivores
- Oreilles relativement petites
- Les femelles ont une paire de mamelles sur la poitrine
Contrairement aux petites chauves-souris insectivores, la roussette n’utilise pas l’écholocation. Elle se repère grâce à sa vue très développée et à son odorat puissant — deux sens qui lui permettent de localiser les arbres fruitiers à grande distance.
Comportement et mode de vie
La roussette est principalement crépusculaire et nocturne, mais certains individus peuvent voler en pleine journée, surtout dans des zones forestières peu perturbées. C’est au crépuscule, quand elles quittent les arbres qui leur servent de gîte diurne, qu’elles sont les plus spectaculaires à observer — des dizaines, voire des centaines d’individus décollant d’un même bosquet au coucher du soleil.
Elles vivent en grands groupes dans les arbres — les gîtes peuvent regrouper des centaines d’individus. Leur régime est exclusivement frugivore et nectarivore : fruits indigènes, nectar, pollen, parfois jeunes feuilles. Lorsque les fruits indigènes manquent, elles se rabattent sur les plantations de bananes, mangues et autres fruits cultivés — source du conflit historique avec les agriculteurs mauriciens.
Calendrier de reproduction :
- Accouplement : mai
- Naissances : octobre
- Un seul bébé par an — parfois des jumeaux, mais rarement
- Les petits atteignent l’âge adulte en juin de l’année suivante
- Âge de la première reproduction : 2 ans
Un rôle écologique irremplaçable
La roussette noire n’est pas seulement spectaculaire à observer — elle est vitale pour l’écosystème mauricien. En se déplaçant de nuit de forêt en forêt, elle assure deux fonctions que peu d’autres espèces peuvent remplir sur l’île :
La pollinisation : en butinant le nectar des fleurs, elle transporte le pollen d’arbre en arbre. Plusieurs plantes indigènes mauriciennes dépendent exclusivement ou majoritairement de la roussette pour leur pollinisation.
La dispersion des graines : en mangeant des fruits et en rejetant les graines loin de l’arbre d’origine — parfois à plusieurs kilomètres de distance —, elle contribue à la régénération naturelle des forêts indigènes. Plus de 40 % des espèces de plantes indigènes de Maurice risqueraient de disparaître si la roussette ne parvenait plus à disperser leurs graines efficacement.
Ces forêts indigènes contribuent elles-mêmes à la régulation des cycles hydrologiques et au maintien des stocks de carbone. La disparition de la roussette aurait donc des conséquences en cascade bien au-delà de la simple perte d’une espèce animale.
Statut de conservation : une espèce sous pression
La roussette noire est inscrite sur la liste rouge de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature). Son statut a évolué :
- 2014 : passage de « en danger » à « vulnérable » grâce à une augmentation de la population liée à l’absence de cyclones violents depuis 1995
- 2018 : reclassement à « en danger » à la suite de la reprise des abattages massifs
La population est estimée entre 30 000 et 90 000 individus selon les sources — l’écart considérable reflète la difficulté du comptage et des désaccords entre la Mauritian Wildlife Foundation et le gouvernement mauricien.
Les principales menaces sont :
- L’abattage légal : le gouvernement mauricien a autorisé des plans d’abattage au nom de la protection des cultures agricoles. Des dizaines de milliers de roussettes ont été tuées ces dernières années, malgré l’absence de preuves scientifiques que ces abattages augmentent la production de fruits
- La perte d’habitat : déforestation, urbanisation et dégradation des forêts indigènes réduisent les zones de gîte et les sources de nourriture
- Les cyclones : les roussettes vivent accrochées aux branches et non dans des grottes — un cyclone violent peut décimer une population entière en quelques heures
- Le braconnage : malgré la protection légale partielle, certains individus sont capturés illégalement
Où observer les roussettes à Maurice ?
La roussette est présente dans toute l’île, mais certains endroits offrent des conditions d’observation bien supérieures aux autres.
La « Vallée des chauves-souris » — Gorges de la Rivière Noire
C’est le meilleur endroit de l’île pour observer des milliers de roussettes en une seule fois. Au cœur du Parc national des Gorges de la Rivière Noire (6 700 hectares, le plus grand parc naturel de Maurice), le circuit qui mène aux gorges de la Mare aux Joncs traverse ce que les guides locaux appellent la « Vallée des chauves-souris ». Des milliers de roussettes y planent au-dessus de la canopée, visibles même en pleine journée pour les promeneurs discrets.
La randonnée guidée YANATURE (Trekking Mauritius) vous emmène spécifiquement jusqu’à ce point de vue, à environ 1 heure de marche depuis le parking. La sortie dure environ 3 heures, avec une baignade facultative dans la rivière au retour. Point de rencontre : Riverview Commercial Center à Black River (en face de « La Balise Marina »). Réservation recommandée.
Des excursions guidées privées du sud-ouest incluant les Gorges de Rivière Noire sont disponibles à partir de 100 €/personne avec transport depuis votre hôtel inclus.
La Grande Rivière Sud-Est — vue depuis un catamaran
Lors des excursions en catamaran depuis Trou d’Eau Douce vers l’île aux Cerfs, les bateaux longent l’embouchure de la Grande Rivière Sud-Est. Le capitaine s’arrête pour faire observer la colonie de chauves-souris géantes et les singes qui peuplent les rives boisées de la rivière. C’est l’une des façons les plus accessibles d’observer les roussettes depuis l’eau, sans effort de marche, avec le lagon turquoise en premier plan.
La Vallée de Ferney
Réserve naturelle de 200 hectares dans le sud-est de l’île, la Vallée de Ferney est l’un des sanctuaires les plus riches de Maurice pour la faune endémique. Les chauves-souris y sont observables au repos dans les arbres en journée. La visite guidée se fait en navette et à pied, avec un guide-naturaliste qui explique l’écosystème en détail.
Accès : depuis Mahébourg en taxi. La réserve est accessible depuis l’ancienne usine sucrière de Ferney, entre Mahébourg et Vieux Grand Port. Tarifs : safari 4×4 à 1 250 Rs/adulte (environ 25 €) et 600 Rs/enfant, en journée ou au crépuscule. Excursion d’1h à 2h. Réservation 3 jours à l’avance conseillée.
Le Parc national des Gorges de la Rivière Noire — sentiers libres
En dehors des excursions guidées, les sentiers libres du parc permettent aussi d’observer les roussettes. Le sentier Gorges View Points (7,6 km, 2h30, niveau facile) et le circuit Macchabée Viewpoint (4h30, niveau moyen) traversent des zones forestières où les roussettes sont régulièrement présentes. Entrée libre. Centre d’accueil des visiteurs à l’entrée du parc.
Conseil : arriver tôt le matin (avant 8h30) pour observer la faune avant que la chaleur ne la rende moins active.
En soirée dans les zones boisées
La roussette est visible pratiquement partout sur l’île à la tombée de la nuit — dans les jardins des hôtels, au-dessus des villes, dans les parcs urbains. Plusieurs voyageurs séjournant à Grand Baie, Flic en Flac ou Trou d’Eau Douce signalent régulièrement des vols nocturnes de roussettes au-dessus de leurs terrasses. C’est souvent la première rencontre des touristes avec l’espèce — inattendue et impressionnante.
Les excursions spécifiques pour les amoureux de nature
Viator référence plusieurs excursions ornithologiques et naturalistes qui incluent l’observation des roussettes dans leur programme :
- Randonnée ornithologique guidée dans le Parc national des Gorges de la Rivière Noire avec un biologiste — 9 participants maximum par groupe. Inclut roussettes, perruche d’écho, pigeon rose, crécerelle de Maurice. Réservation sur Viator.
- Excursion guidée privée du sud-ouest combinant Gorges de Rivière Noire, Chamarel et cascade : à partir de 100 €/personne, transfert depuis l’hôtel inclus.
- Visite guidée de la Vallée de Ferney avec guide naturaliste : safaris 4×4 disponibles en journée et au crépuscule.
Quelques questions fréquentes sur les roussettes mauriciennes
Les roussettes sont-elles dangereuses ?
Non. La roussette noire est un animal frugivore et inoffensif pour l’être humain. Elle ne mord pas sauf si elle est capturée ou manipulée. Elle n’est pas associée aux maladies à transmission zoonotique documentées à Maurice. Observer une colonie depuis une distance de quelques mètres est sans risque.
Peut-on les observer à n’importe quelle période de l’année ?
Oui. La roussette est présente à l’île Maurice toute l’année. L’activité est maximale au crépuscule et à l’aube. Elle peut aussi être observée en journée dans les zones forestières, notamment dans la Vallée des chauves-souris des Gorges de Rivière Noire. En octobre-novembre, les femelles transportent leur bébé accroché sur leur ventre — un spectacle particulièrement touchant.
Mange-t-on les roussettes à Maurice ?
Historiquement, la roussette est consommée dans certaines régions de l’océan Indien (notamment aux Seychelles et à La Réunion). À Maurice, la pratique est moins courante mais pas inexistante. Le plat est plus rare et controversé depuis la reclassification de l’espèce en « en danger » par l’UICN. Certains restaurants l’ont proposé dans le passé, mais cela reste marginal. Sur le plan légal, l’espèce bénéficie d’une protection partielle dont les contours évoluent selon les plans d’abattage gouvernementaux en cours.
La roussette est-elle vraiment la plus grande chauve-souris du monde ?
Les mégachiroptères sont les plus grandes chauves-souris au monde, et la roussette de Maurice appartient à ce groupe. Avec son envergure pouvant atteindre 1 mètre, elle dépasse de très loin les petites chauves-souris insectivores que l’on voit en Europe. Cependant, certaines espèces du genre Pteropus des Philippines ou d’Indonésie atteignent des envergures légèrement supérieures — la roussette de Maurice est parmi les plus grandes, pas la plus grande de toutes.